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J'ai quatorze ans
Je me rappelle très bien de 1972,
il faut dire que j'étais déjà amoureux de Marisa
Berenson. Mon père lisait Newsweek, je lisais Newsweek. Je ne sais
plus si c'était avant ou après finalement, Marisa Berenson,
mais elle était dans Newsweek. Je parlais
anglais mais j'étais aussi (avant ou après) amoureux de
ma prof de français. Elle me faisait lire des livres qui ne plaisaient
pas forcément à mon père, lui m'en faisait lire d'autres,
mais elle était communiste aussi; nous étions
tous communistes, je suis communiste, j'aimerai ce mot pour toujours.
Un jour elle s'est assise à côté de moi dans la classe,
elle portait une robe très légère, des fleurs sur
fond rouge brun, je regardais ses bras je la regardais diriger la classe
à mes côtés me demandant - déjà - pourquoi.
Puis ne plus penser qu'à ça.

Je cherche dans ces femmes toutes les
autres femmes qui suivirent et je les trouve, c'est un peu facile.
Je cherche dans Newsweek, assis à côté de mon père
qui conduit ou dans le lit de mes parents allongé, je trouve une
petite image dans la page people, une toute petite image ambigüe
avec un texte qui raconte que ce personnage s'attire le succès
des foules en se "déguisant en arbre de noël". Je
ne sais pas ce qui se passe là.
Au magasin "Lido Musique" sur les champs-élysées
il est là son dernier album, il vient de sortir, au milieu de toutes
ces grandes pochettes je le vois lui, je le prends, l'album du personnage
que j'ai cherché, payé avec mon argent de poche. Il
va être tout usé. Dans la voiture, je regarde cette pochette
je la retourne je souris, je jette un coup d'oeil à mes parents
je souris. Mon disque, c'est mon premier disque, "Ziggy Stardust
and the Spiders from Mars", je souris. Dans ma chambre je vois
la poitrine dénudée et lisse de Ziggy
dans sa combinaison verte entrouverte. Il y a un voyage scolaire,
le car part, à la devanture d'un marchand je vois Ziggy en couverture
d'Extra. J'ai un disque, j'en connais les silences, bientôt j'en
aurai 50 en lisant les magazines Best puis Rock & Folk: "Transformer"
de Lou Reed, "RawPower" des Stooges, Mott the Hoople, ... ça
explose dans tous les sens, ceux de la transgression sexuelle, de la provocation,
de la violence, la révolution. Je lis tout et j'achète tous
les disques. Il faut s'habiller pour être vu et admiré, désiré.
Désirer le vert, cette rousse, ma prof de français. Je m'inscris
à son club théatre, on s'élance au travers des pièces
du lycée et on prend des poses.

Avec
mon père on fait du bowling tous les jeudis, il y a des chaussures
spéciales et puis on se dit qu'un jour il nous faudra des boules
avec des trous à la mesure de nos doigts. Il faudra alors choisir
la couleur de la boule. Pour l'instant on patine gracieusement sur la
piste cirée, le bras fait balancier se porte à l'arrière
et à l'avant, je glisse dans la lumière
sur le parquet d'or, la boule part dans le mouvement de mon corps qui
lui s'arrête fixé dans cette pose de puissance et puis je ne sais
pas ce qui se passe.
Faire
des strike,
noter les résultats sur la grande
feuille, faire strike sur strike, battre mon père
au bowling.
On retire les chaussures. On fait des trucs avec le corps,
du théatre. On parle. Oui, à partir
de maintenant je vais me faire traiter de pédé au lycée,
à partir de maintenant je lis des bandes dessinées de mort,
de destruction, de sexe. J'écoute de la musique qui parle de mort,
de sexe, de destruction ça fait du bruit alors quand
je me fais traiter de pédé je parle des Stooges, je
parle de Montrose, je n'ai honte de rien, je parle d'Edgar Winter, on
me regarde sans pouvoir me connaître c'est très bien ce personnage
là. Je me fais traiter de pédé, admiré, on
ne me tape plus dessus.
J'ai des chaussures à bout rond, bicolores,
j'ai mon petit blouson de cuir serré.
Une conne très belle pleure la mort de Mike Brant,
on ne peut pas sortir avec des filles comme ça. J'ai 200 disques,
je connais tous les musiciens, tous les producteurs, j'ai lu toutes les
liner notes. Je m'abonne à Creem et j'écris pour
le journal du lycée, le proviseur me convoque et ma
mère s'inquiète, c'est pas mal du tout. J'ai eu un peu
de mal à acheter l'album des New York Dolls, suffisament de mal
et ma mère a eu peur, c'est très bien. A mon anniversaire,
elle me dit que les junkies qui vendent les disques à l'Open Market
sont très gentils. La nuit, en voiture, elle me ramène d'un
concert et je vois qu'elle a peur alors je sais que tout va bien pour
moi. Ziggy Stardust est
une femme idéale. Moi aussi j'ai eu
un
petit peu peur à un moment.
Ca fait trente ans, j'ai 5000 disques, je suis très
amoureux d'une femme formidable.
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