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Bavardons avec Jacques Muller

Extrait d'une interview de Jacques Muller par Jacques Collard, parue dans le "Pourquoi Pas" en 1970,  à l'ocasion d'une exposition de 18 grands formats sur le thème de la ville, à Malines, galerie Nova

  • Les couleurs de la réalité 1970 ne sont ni le rose, ni le bleu céruléen. Si donc elle est grinçante, impitoyable, il serait difficile d'y "coller" en l'édulcorant... Lui préférez-vous l'évasion poétique? C'est, évidemment, votre droit.

    Dans la Résurrection de Grünewald, les trois soldats sont culbutés. Et le peintre vous laisse sentir le poids spécifique de ces corps qui tombent. En raison de quoi? D'une force qui les jette à terre : celle projetée par ce mort qui se dresse.
    Sentez-vous ce qui sépare cette réalité de l'allusion littéraire?
    [...]
    Autre approche du problème : un homme se gratte le nez dans le métro. Je n'ai pas envie de rire, si je suis peintre : il répète geste vieux comme la préhistoire. Cela éveille en moi quoi? L'idée de l'articulation musculaire qui déplace son avant-bras. Et, par résonance, de l'articulation mécanique du métro qui le fait déboucher du tunnel.

  • La règle du jeu consiste, en somme, à établir une relation plastique dans cette association?

    Chez Grünevald comme dans le métro : non pas à isoler le geste dans un réalisme tout littéraire, ni surtout à lui opposer une réalité "plus belle". Mais créer le tableau, c'est-à-dire une nouvelle réalité au départ d'un fait banal.

    A Bombay ou à Sidney, les gares sont sans doute pleines de gens dont j'ignore les pensées profondes. Oui. Mais là, devant ma fenêtre, les bourgeons d'un arbre éclatent sous la pousées des feuilles ! Ce spectacle proche me concerne. Il a donc plus d'importance pour moi que les milliers de passants des gares lointaines.

  • L'on côtoie aussi, en pensée, des tas de gens dont les réalisations vous rendraient envieux?

    ... et vous disperseraient. Mieux vaut être un nabot et se promener décomplexé en restant soi-même. La vie s'accommode de nos erreurs, de nos lacunes aussi. Elle ne commence à devenir ingrate que lorsque nous nous bornons à imiter.
    Je crois à une magie dont les matériaux sont à portée de main. L'incident qui crée l'oeuvre? C'est celui qui en déterminera la plastique. Voyez, tiens, Dostoiëvsky : une série de petits faits s'accumulent, font balancer le mur de la réalité et puis, prenant du poids, finissent par le culbuter. L'oeuvre, c'est ce mur qui s'écroule. Cette dislocation crève les yeux chez Picasso, mais elle existe aussi dans les "Ménines" de Vélasquez pour qui sait reconnaître l'identité du procédé : une technique picturale qui déchire, comme de la soie, l'enveloppe du banal et met à nu la réalité.

  • Pourquoi Bacon, et certains autres à la suite de Beckmann, vont-ils plus loin que l'expressionnisme d'où est parti ce dernier? Il serait peut-être intéressant de repérer quels furent en Amérique les élèves de Beckman?

    Saint James Infirmary
    Francis Bacon
    Deuxième version du "Painting, 1946", 1971
    Pour éclairer les filières du néo-réalisme? L'expressionnisme s'accommodait encore d'une certaine idéalisation. Après Bacon, la vision morale l'emporte. Il recrée une autre dimension de l'homme, mais néanmoins - voyez ces "barricades", ces garde-fous qu'il multiplie - il lui assigne ses limites. Il dévoile - en déchirant - une part obscure de l'âme et, de là, son côté parfois atroce et sans pardon. Est-ce par tempérament que je me suis rallié à cette approche de la peinture? Je n'ai jamais été tenté par ceux de l'autre pôle, chez qui la poésie naît d'un choix dans les éléments plastiques, pour qui la plastique constitue - comme chez les abstraits - une fin en soi.

  • Que pensez-vous d'Adami?

    Il aborde autrement le problème.

  • De Cremonini?

    Beaucoup de bien. Mais pourquoi doit-on toujours avouer des amours notoires? J'en ai d'autres. Tenez : beaucoup d'estime pour Hamilton et ses montages. Un instant de peinture pour moi, c'est le "Mariage accéléré" de l'Anglais Hockney. En Belgique, le sculpteur Michel Smolders, le peintre Vervisch. A Paris, Van Offel et ses nouvelles lacérations; à New York, de Vestele, samouraï qui n'a pas dit son dernier mot. Le plus près de moi : Jörg Madlener.

  • Le pessimisme - apocalyptique - est bien porté chez certains réaliste. Et vous?

    Ah! la fin des temps est proche! C'est sûr! La secte des Divins prophètes me l'a encore téléphoné hier soir. Mais j'ai beau faire : je n'arrive pas à pleurer.
 


Jacques Collard