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Jacques Muller par lui-même
In "Courrier du Passant" n° 33, Juin 1993 Musée de Louvain-la-Neuve
Le questionnement dans mon cas pourrait être le suivant: d'avoir choisi si longtemps la ville pour thème serait une déviance et non une volonté d'affirmer une quelconque vérité sur le vécu de "l'homme dans la cité". En effet, c'est possible. J'ai peint ou gravé peu de portraits alors qu'au fond, j'aurais aimé multiplier les effigies, les rencontres, et que l'aspect lacunaire de l'art de notre époque dans ce domaine du portrait, rejeté furieusement pour des raisons décelables parmi lesquelles je pourrais citer le soupçon jeté sur l'homme en tant qu'individu, la substitution vigoureuse par le cinéma, dont les gros plans sur le visage humain constitue une découverte importante, enfin la part quasi marginale accordée au portrait par des artistes majeurs et la primauté accordée à l'idéologie des moyens nouveaux ou du discours philosophique.
Et bien, oui, j'aurais voulu, je pense, accorder plus d'importance au visage humain. Il me restait sa silhouette, son ombre, son passage et ceux-ci, je ne voulais pas les laisser s'échapper. Peut-être aussi l'homme d'aujourd'hui est-il constitutif d'une urgence à se mouvoir, à vivre, à se déplacer d'un point à l'autre; ce qui m'étonne et m'émeut. En fait quelque chose est clair à mes yeux, c'est que les raisons de mes choix sont obscures. Clair-obscur. Il ne s'agit pas, dans mon cas, de l'exaltation à proprement parler de la cité, ni de l'évidence de l'écrasement de l'homme par celle-ci, chère à nos compatriotes-poètes du début du siècle – le mythe de la terre rédemptrice. Mais le lieu de mon plaisir, de ma faconde, ou tout ce que l'on voudra, reste que je me contente de regarder.
Me demander vingt ans après – quel propos hugolien – d'exprimer en quelques phrases mes parcours dessinés dans notre belle ville de Bruxelles - il s'agit d'eux dans ces carnets présentés au public - ou ceux de New York, Londres, Vienne... quelle gageure! Dans le cas de "Ninive-la-grande", les dessins présentés débutent au lendemain de mon arrivée à New York, avec la Fifth Avenue, au tracé archiconnu sinon que tout restait obscur en plein soleil, et moi-même avide d'immédiateté. Le bruit, les odeurs. Tout un peu assourdi dans ma tête, parce que je m'immisce dans la vie des autres, dessinant – en croquant aurait dit mon père –, et cette intrusion se fait en douceur, sans même qu'"ils" le sachent. Ô merveille, elle les laisse intacts! Oui, vraiment, c'est difficile, vingt ans après de raconter les sons dans la rue, les mélopées acides des années du reflux - Woodstock; en 80 le surgissement diabolique du Rap; dans les années 70, les grosses, énormes perruques portées par les Noirs et les Portoricains, hommes et femmes indistinctement. La ville pour moi symbolise l'utopie et ouvre, toujours comme je le comprends, le terrain à une manœuvre prophétique – ainsi Vienne, ainsi Rotterdam. Par ailleurs, j'étais et je suis resté l'amoureux transi des terrains vagues, des non-lieux, des paysages frontières. Ai-je vraiment perdu mon temps?
Que sais-je du "pourquoi" je me rendais au Bowling, l'été? La trajectoire de la boule ou le jeu des acteurs? En tous cas, il y avait là pour moi, comme un théâtre – et un théâtre bien à ma portée. A ma table, le café m'était apporté comme au régisseur, car tout le monde est un petit peu complice quand quelqu'un se met à dessiner. C'est ainsi que je le percevais. Et chacun remue, oh miracle, avec des gestes bien à lui, impossible chez un autre, irreproduisibles. Si vous faites une toile illustrant la Révolution brabançonne, les gestes des acteurs sont alors interchangeables, leur déroulement dans l'espace. Ce sont de mauvais acteurs. J'aimais les bons acteurs. La fonction de leurs jeux était, et est toujours d'ailleurs, ponctuée par l'éclatement sonore de la boule se propulsant vers la cible et, c'est très important, la suspension du geste chez les acteurs. Ils sont gros, minces, beaux, petits; toujours suspendus et étonnés de ce qu'ils ont fait avant même d'être ou non déçus.
Le souvenir peut constituer une échancrure, un voile qui se dissipe; et aujourd'hui, je ressens mieux la cohésion de ma démarche qui me poussait à ne pas travestir les gestes, "le physique" de chacun, à ne pas trahir, fût-ce le ridicule inscrit dans un moment. C'est cela le dessin à mes yeux et de même, tout est bon à observer. Dans la rue, je m'interroge beaucoup. Tout provoque, tout renvoie, tout est provocation: les visages plus pâles, peints ou plus contrastés; la parole dont le sens vous échappe. Une ville sous ce rapport en vaut une autre, sinon que certaines accueillent une somme plus grande de contradictions – trouble, trouble, trouble. Dans la discontinuité, j'observe que je poursuis inlassablement la même chose et me manque les mots qui pourraient m'éclairer sur le sens de cette poursuite. Au mieux, j'éprouve des impressions et l'accordance se fait à ce niveau. Cependant je ne crois pas que ce discours peint ou gravé ou dessiné soit univoque. Mais à l'ombre ou dans la lumière, les visages observés me renvoient à ma fin dernière, celle de ma raison d'être. Peut-être qu'ensuite seulement le choix d'une mégapole comme New York se détermine en vertu de sa surdimension, de son éloignement, de l'absence d'un centre évident; sa lumière qui autorise une observation constante, le brassage plus actif de sa population, ou encore, la synthèse s'opère mieux dans un lieu inhabituel. Aussi ces éléments réunis donnent du poids à mon obstination. Elles m'écartent davantage, ces villes, ces éloignements, des réflexions qui surgissent dans un musée, et cela je le privilégie. Il faudrait parler de discontinuité et de changements dans cette poursuite, et moins d'expressionisme. Ce dernier mouvement a été pour moi une rencontre dans un temps donné, mais le cadrage qui a successivement favorisé la personne ou le lieu m'a davantage requis que le style. Aussi, la poursuite d'un style m'est apparue comme une conséquence et non pas comme un but en soi. Non, le style n'est pas ciblé dans mon travail. C'est bien pourquoi je suis, je me sens vulnérable. D'évidence, le rêve Ensorien, à mes yeux, s'est lentement défait et a fait place depuis au Concept. Ce paradigme est pour moi une vérité tangible, et il me faut une grande part de rêve, autant et davantage que d'aliments sains et naturels. Une exposition comme celle-ci, organisée et voulue par Ignace Vandevivere et son équipe, représente pour moi un cadeau et mieux encore: un engagement à poursuivre. |