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Il fallait finir par aller à NY
En 1962, quand j'ai connu Jacques, il venait de terminer son recueil de gravures sur la Passion, avec une introduction d'Albert Dasnoy. C'était un très beau travail qui avait reçu un accueil favorable de la critique et du monde de l'art belge. Cette même année, pendant que nous nous fréquentions, Jacques a eu une bourse du Ministère de la Culture pour un séjour d'un mois, en août, à Salzbourg à la Schüle des Sehens d'Oscar Kokoschka.
Jacques a fait mon éducation à l'art. Bien sûr, c'est une phrase que nous n'utilisions jamais, ni l'un ni l'autre. Je n'étais d'ailleurs pas totalement inculte. Je connaissais mes classiques et avant de connaître Jacques, j'avais été voir des expositions, des musées. Mes connaissances étaient tournées du côté des impressionnistes, de Cézanne, Gauguin surtout et Van Gogh. Je connaissais Permeke et Picasso, à propos duquel j'avais même lu un livre que maman m'avait donné sachant mon intérêt pour les artistes modernes. Avec Jacques, j'allais approfondir tout cela. Nous avons passé notre lune de miel à Paris. Ensemble, nous avons visité Le Louvre en janvier 1963 où il m'a, entre autres, montré Rembrandt, Rouault, Géricault et Delacroix.
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Betshabée, 1963
Huile sur toile |
A Bruxelles, nous avons habité d'abord au 80 de la rue Bosquet, 1° étage. Depuis quelques années, Jacques avait son atelier au dernier étage du 86 de la même rue chez madame Poirier, très gentille vieille dame dont le mari, décédé, était un artiste peintre. Elle nous invitait parfois dans son appartement au 1° étage du 86. Dès notre retour de voyage de noces, j' y ai posé pour lui. Il me trouvait trop maigre, ses modèles, il les préférait bien rondes, "à la Rubens". La première fois qu'il m'a peinte, j'ai posé avec un vêtement drapé sur mon épaule, c'était une huile sur bois qui est restée longtemps dans ma chambre. Il a continué à me peindre - disons qu'il s'est contenté de son modèle mais la poitrine était quand même trop maigre. Jusqu'à ce que, petit à petit, mes seins gonflent et voilà, j'étais enceinte! Véronique est née le 22 octobre 1963. Joie!
Pendant ma grossesse, j'avais posé pour la toile "Bethsabée" qui a été, avec "Saül et David", la dernière grande toile se reliant à la tradition Rembrandt et Delacroix, soit donc l'huile, la couleur, la pâte, la composition classique.
Toute sa vie, il aura peint des sujets religieux parce qu'il admirait les maîtres comme Rembrandt et qu'il était dans une réflexion continuelle, je dirais fidèle, sur la foi dans une autre vie, sur l'historicité de la figure du Christ, nourrie par la lecture constante et approfondie de la Bible. René Goffard possède une autre Bethsabée, en hauteur, fort belle. C'est un nu assis par terre devant une source de lumière, feu ouvert, songeuse et rêvant… Les nus sont aussi une autre constante de l'oeuvre de Jacques.
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Et puis, bien sûr, il y a les portraits, qui faisaient son désespoir. Il a toujours fait du portrait - son père et sa mère, Rosemarie, sa soeur et, une fois, son frère Jean. Il y a eu également oncle Albert, jésuite, aunty Yvonne, ses amis, de même que de nombreux autoportraits, gravés ou peints. Et moi, souvent. Je pense à ce très beau portrait de 1985: "Lutgarde en hiver". Nous avions loué un appartement à Mariakerke (Ostende), face à la mer pendant le congé des "crocus", à la mi-carême. Le détail triangulaire avec les lignes horizontales correspond au dos d'une banquette, un fauteuil, de l'appartement.
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Lutgarde en hiver, 1985
Acryl. sur toile, 80*65 |
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Retournons en arrière. En novembre 1963, Jacques a exposé à la galerie Racines. Il y avait la Bethsabée, le grand portrait en pied de Yolaine de Villegas (Madame de Donnéa) en robe de bal, et d'autres. Egalement les aquatintes de la Passion. C'était à cette époque que Marcus venait régulièrement chez nous, lui aussi avait un atelier au 86 de la rue Bosquet.
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Je saute plusieurs années: 2 autres expositions chez Racines, puis une chez Contour, chez Campo à Anvers, à Deinze, etc. Les sujets: le spectacle - cirque et théâtre de vaudeville -, St James Infirmary, bowling, ports - Anvers, Londres, Amsterdam, Rotterdam -, la mer du Nord. Et toujours les déambulations dans la ville. A Bruxelles. Après le bowling, boulevard de l'Empereur, les rues. Les gens esquissés, "Life", la maquette d'une cabine de téléphone et les céramiques faites dans l'atelier de Mirko Orlandini.
"St James Infirmary"... c'était là depuis toujours. Un morceau parmi les différentes musiques de jazz apportées par les GI américains qui font entrer le "nouveau monde avec sa diversité chez nous, … la souffrance, l'esprit du blues …" (J. Pigeon). C'est le premier morceau de "jazz" que Jacques m'a fait écouter, le premier 45 tours qu'il ait acheté.
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Après le 80 rue Bosquet et la naissance de Jean-François en 1965, déménagement vers l'avenue Gribaumont, Jacques garde l'atelier du 86 rue Bosquet. Après la naissance de Jean-Pierre, en 1967, nous partons pour la rue Tiberghien.
Grande maison de maître à St Josse – plafonds très hauts – et au 1er étage un grand atelier qui permettra les grands formats. C'est aussi la découverte de la peinture à l'acrylique, avec les tâtonnements et retours à l'huile. Et c'est aussi et je crois avant tout, la découverte d'Arshile Gorky, dans sa première période, notamment le double portrait avec sa mère, qui lui fera quitter Rembrandt. Je n'oublie pas mai 1968, qui également à Bruxelles a eu une grande répercussion. Jacques allait à toutes les réunions, à l'Académie de Bruxelles ou au théâtre de la Monnaie. Somville, Jorg Madlener et d'autres. L'amitié avec Jean-Pierre Point, leurs vues si proches sur la politique et l'expression artistique, ce travail en sérigraphie fait ensemble, "Un jour à Ostende" (publié en 1974).
En 1969, à côté des dernières toiles du bowling (1968) et de St James Infirmary, il y a les premières toiles sur ses déambulations dans la ville.
A la gare centrale notamment, Jacques a croqué les gens qui descendent l'escalier en sortant du train ("L'escalier" - "Enfants dans un escalier"). "L'esplanade", une autre toile de ville témoigne de la difficulté d'aborder la peinture à l'acrylique (noté au dos: préparation au latex!, esquisse à l'acryl et repeints à l'huile).
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L'escalier, 1968 Huile sur toile, 100*120
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Enfants dans un escalier, 1968 Huile sur toile, 100*120
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Mais j'en viens petit à petit aux grandes toiles. En même temps qu'une série de toiles de 140 sur 180 cm, il y a aussi plusieurs toiles en hauteur, des personnages parfois fantomatiques issus directement des croquis de la rue et modelés à partir des petites céramiques faites chez Mirko. La première, "La rue" (203 x 110), une toute belle huile, sera suivie d'autres dans ce format en hauteur en 1970, 1971 et 1972.
Au mois de juin de 1972, il va à Nieuport, dans un appartement à côté de celui de ma sœur Jefa, et face à la mer, il a fait de nombreuses aquarelles, eaux-fortes et dessins. Presque chaque année le voyait à Ostende ou à une autre plage du littoral. Et ce n'est donc pas un hasard que les premières toiles de 140 sur 180 sont des toiles de la mer en même temps que les toiles de ville: "Gare de métro", métro, rue, "Ville", tram, train, viaduc, esplanade...
Il fallait finir par aller à NY. L'idée est venue, peut-être déjà en 1970, certainement en 1971 et puis en 1972. Le rêve datait d'avant, mais voulant faire cette découverte d'un autre monde du jazz, de l'espace, des foules, il fait toutes les démarches et va frapper à plusieurs portes pour y arriver. Il s'est adressé à l'Ambassade américaine; à l'American Library à l'avenue des Arts, porte de Namur. Il demande et obtient du Ministère de la Culture, une bourse pour un voyage d'études à NY. Il suit des cours de conversation anglaise à l'American Library, ou plutôt de conversation américaine. Il parle avec des amis et des élèves. La bourse, assez limitée, lui permet de payer le voyage avec une petite compagnie aérienne luxembourgeoise et il trouvera à se loger dans une petite chambre dans le YMCA de la 34° rue, Sloan(e?) House. L'été est chaud en 1972, il n'y a pas de conditionnement d'air dans sa chambre. Il est parti avec quelques carnets de dessins et des "Rotring", avec plusieurs plaques de cuivres et du matériel pour graver et avec un minimum de vêtements. 7 kg!
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Lutgarde Muller-Delbaere
Epouse de Jacques Muller |
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