Contributions
 
 

Qu'est-ce qu'une peinture? Qu'est-ce qu'un peintre?

Qu'est-ce qu'une peinture? Qu'est-ce qu'un peintre? Graves questions que chacun qui un jour décide que sa vie sera immergé dans cet acte créateur spécifique se pose à tout moment et qui l'accompagne dans le temps. Souvent la réponse n'est que le silence du travail, le geste qui se poursuit de toile en toile.

On aime à remonter le temps. A savoir quand le peintre a décidé de le devenir. Et voilà toute la mythologie du peintre enfant, du talent précoce, des marges de cahiers remplies de dessins annonçant … bonne nouvelle, un futur artiste.

Qu'en est-il pour Jacques Muller? Ses cahiers ont disparu, où sont-ils, ont-ils existé? Ce qui est sûr, c'est que la guerre est là. Jacques y passe de l'enfance à l'adolescence. Une sensibilité en éveil confrontée à la vie. La découverte du monde qui s'ouvre sur une période trouble, sa mémoire en restera toujours imprégnée, en homme qui sait la détermination du passé, il l'interrogera souvent. C'est en partie un être révolté, d'une façon tout intérieure, sans doute, à peine visible, qui se met à peindre. La contradiction fait partie du monde. Elle a comme corollaire le choix. Jacques Muller dans ceux qu'il fait y met une grande conviction et pour la peinture ceux qu'il fera seront presque empreints d'une responsabilité morale. Il ne peut se reconnaître dans une peinture qui nie la réalité, qu'il aperçoit pour lors comme une mystification. Une sorte de facilité, un jeu de cartes truqué.

Le personnage de l'homme errant ne doit pas être insensible à Jacques Muller, de façon détournée, il l'a souvent abordé. En peignant les gens du cirque et plus tard sous une forme plus anonyme les gens parcourant la "ville". Entre les deux une charnière, série de toiles sur le bowling, lieu fermé, chose assez rare dans son œuvre, où un personnage concentré, après quelques pas dansés tente de renverser des quilles au fond d'un couloir, tente d'élargir son espace.

Il y a des choses qui pour un peintre sont importantes.

Jacques Muller est assis à l'American Library, le lieu est calme, feutré mais aussi décontracté. Il est songeur; au-dehors il y a la ville, ses doigts font glisser les pages d'un livre, son esprit songeur s'arrête sur une reproduction: "Mère et enfant d'Arshile Gorky". De l'aveu même de Jacques Muller des espaces nouveaux s'ouvraient à lui.

On a souvent dit de Jacques Muller qu'iI était le peintre du mouvement, de la couleur, le comparant presque à une caméra où une gestualité lyrique enregistrerait la réalité comme la pellicule. Si en effet, sa peinture peut produire cette impression c'est peut-être aussi la limite. S'il l'avait voulu, il aurait pu être un pur danseur, décrire arabesques, volutes dans le cadre magique du tableau. Il ne l'a pas fait, au geste unique résumant tout, il y renonce. Son affaire c'est le mythe, l'épopée, la fresque et les gestes s'y accordent, pulsion et force y sont bienvenues mais se soumettent. Il crée des références avec ce qu'il voit et ce qu'il sent, il établit des correspondances sentimentales, arpenteur ou tailleur il tient à reporter sa vision qui n'a que l'apparence du déjeté.

La continuité dans son œuvre c'est le récit qu'il développe, non pas d'une manière littéraire, son propos n'est pas de nous raconter l'histoire de sa vie ou une autre mais d'essayer de donner corps à ce qui est ou n'est pas pour lui, et étonnamment il le fait dans une sorte de rêverie. Je pense au cycle "voyage d'hiver de Schubert" musique que Jacques Muller apprécie, le mot est faible, mais dont il se prive parfois sentant trop bien que la rêverie de Schubert annihile la sienne. Nous voilà de nouveau avec l'errance, l'homme qui avance dans le paysage, ou l'inverse, le paysage qui se meut change et entoure l'homme.

New York aura été un théâtre pour Jacques Muller. Jouissant de ce décor comme fait pour lui, désir d'enfance approché? Jacques Muller arpente le métro, longs couloirs, va-et-vient de la foule. Les ponts aussi captent son regard, il est à leurs pieds un peu figé dans son bonheur.

Au-delà de la gare de Schaerbeek à Helmet, il y a un vieux pont de béton, il enjambe le chemin de fer, deux rangées d'arches le parcourent. Déjà là, pour Jacques Muller enfant, commençait l'Amérique. Ne jouant pas trop avec les symboles mais l'image féminine est tentante, voilà un pont qui ouvre ses bras, mère, femme?

Jacques Muller a aimé les dunes, les plages, les remparts de maisons qui les bordent, la lumière changeante et mouvante et la mer. Présence formidable qui nous berce et envoûte le regard. Il l'a dessinée et peinte tout au long de son œuvre. Contrairement à l'objet qui, à part quelques natures mortes vers les années 50, est rare. Peut-être que le sujet avec ses multiples variations l'entraîne trop vers une abstraction et Jacques Muller, nous l'avons vu, y renonce.

Bethsabée
  Betshabée, 1963
Huile sur toile, 137*143

Il préfère se plonger dans la bible où il se situe avec plus d'aisance où sa nature se plaît à la dramaturgie du récit. Son imagination s'y enflamme. Il rapproche passé présent. Il y rencontre mille aventures et Rembrandt. La sensualité du peintre hollandais surtout celui de l'âge mûr des portraits charnels légitime en quelque sorte la sienne qu'il sent forte. Jacques Muller peint une Bethsabée, il la peint de face et de dos par le truchement d'un miroir, nécessité d'une spatialité complète, tout est-il bien à sa place.

Rien n'est jamais résolu. Si Jacques Muller a pu prendre la dimension de certains thèmes, la Ville par exemple, le portrait a été chez lui une interrogation perpétuelle. N'étant pas une thématique à proprement parler, nous plongeant plutôt tel un miroir dans un face-à-face difficile et douloureux. Il a été pour Jacques Muller le morceau de peinture jamais résolu toujours hors d'atteinte, nous livrant en même temps que son inaccessibilité l'état de pouvoir ou de vouloir peindre à nouveau.

Dans son ensemble, la peinture de Jacques Muller a été vers une décantation. Si son souci dans les premières années était de charger la toile, plus tard il a voulu l'aérer, donnant aux blancs la fonction dynamisante, celle qui porterait la toile vers le spectateur - Qu'est-ce qu'une toile? Qu'est-ce qu'une peinture?

Montrant une reproduction de Rembrandt, je me souviens de l'insistance de Jacques Muller sur les marques en dehors du dessin témoins des essais ou de la mise en route de l'instrument du maître hollandais. Pour Jacques Muller, elles étaient presque tout le dessin mais ne pouvaient exister sans ce dernier.

Marc Hujoel